L'Inventaire

L'Inventaire

L’agent immobilier passe demain. Mon frère devait commencer le tri hier, me laisser finir aujourd’hui. Son SMS de vendredi soir disait : « Désolé, Clara m’a mis un truc ce week-end, je me rattraperai.» Il ne se rattrapera pas. Certaines choses sont prévisibles.

J’ai acheté des sacs poubelle de cent litres et des gants en caoutchouc. J’ai fait une liste : cuisine, salon, chambre, salle de bain, entrée, cave. Six pièces. Une journée, ça va être court. Et tellement long.

Sur le seuil, l’odeur m’arrête. Pas une odeur de mort, rien de dramatique. Quelque chose de plus ordinaire et de pire : la corbeille de fruits que personne n’a vidée, la naphtaline des placards, le papier peint qui exhale quarante ans de cuisine et de tabac refroidi. Et dessous, plus ancienne, cette odeur que je n’ai jamais su nommer. Qui n’est pas un parfum. Qui n’est pas une chose. Qui est peut-être simplement l’odeur de quelqu’un qui a vécu longtemps seul dans trop de pièces.

Je pose mes sacs dans l’entrée. J’ouvre les fenêtres. Dehors c’est mars, l’air est cru, un merle chante dans le laurier que maman ne taillait jamais parce qu’elle disait que les oiseaux avaient aussi le droit d’avoir des projets.


Je commence par la cuisine parce que c’est le plus concret. Le frigo d’abord. Deux yaourts. Du beurre. Un demi-citron sous cellophane. Un pot de cornichons entamé, le vinaigre trouble. Chaque objet est une décision : poubelle ou pas poubelle. J’aime les décisions simples. Poubelle.

Dans le placard au-dessus de l’évier, les verres. Dépareillés, comme toujours. Maman n’a jamais possédé un service complet de quoi que ce soit. Quand on lui en offrait un, elle cassait une pièce dans la semaine, par maladresse ou par fidélité au désordre. Le verre à moutarde Astérix, celui-là je le reconnais. 1987 ou 88. Je buvais mon lait dedans. Il a une fêlure sur le bord. Je le pose à côté de l’évier, dans la catégorie que je n’ai pas prévue : ni poubelle, ni souvenir. Juste : pas encore.

C’est là que je trouve la passoire. Derrière les casseroles, cabossée, le manche tordu. Ma mère la lançait contre le mur les soirs où la colère montait. Pas souvent. Assez pour que l’aluminium ait pris la forme de ces soirs-là. Contre qui elle était en colère, je ne l’ai jamais su. Pas contre nous. Contre quelque chose de plus vaste et de plus ancien, quelque chose qui n’avait pas de visage. Elle ramassait la passoire, la remettait dans le placard. Le lendemain matin elle ne parlait de rien.

Je la tourne dans mes mains. On ne jette pas une colère. On ne la garde pas non plus. Je la mets dans le sac poubelle. Je la ressors. Je la remets. Je la laisse sur le comptoir.

Et les boîtes. Mon dieu, les boîtes. Boîtes de thé vides, boîtes de biscuits vides, boîtes de chocolat vides, empilées dans le placard du fond avec un soin maniaque. Chacune fermée, propre, étiquetée au feutre de la main de maman : «boutons», «ficelle», «élastiques», «à voir». J’ouvre «à voir». C’est vide. Parfaitement vide. Elle gardait les contenants. Pas parce qu’elle était folle ou avare. Parce que, je le comprenais maintenant, elle croyait aux réceptacles. Aux choses qui attendent d’être remplies.


La chambre est plus difficile. Le lit est fait. Les draps ont été changés récemment, une voisine sans doute. Sur la table de nuit, un verre d’eau avec un cercle de calcaire au fond, des lunettes, un stylo dont le capuchon est mâchonné. Comme si elle allait revenir lire.

Le tiroir de la commode résiste, le bois a gonflé avec l’hiver. Je tire des deux mains. À l’intérieur, des lettres. Une vingtaine, tenues par un élastique si vieux qu’il casse quand je le touche. Les enveloppes ont jauni par les bords mais le centre est resté blanc, protégé par l’empilement. Toutes de la même écriture, celle de maman, mais une écriture que je ne connais pas. Ronde, penchée, presque gaie, avec des boucles aux «l» et aux «f» qu’elle avait perdues depuis. L’écriture de quelqu’un de jeune. Les enveloppes sont adressées à un homme, un prénom et un nom que je n’ai jamais entendus. Aucune n’a été envoyée. Chaque enveloppe est cachetée. Sous les lettres, une photo. Petit format, coins dentelés, noir et blanc viré sépia. Un homme jeune, de trois quarts, qui regarde quelque chose hors cadre. Il sourit à peine. Au dos, rien.

Je n’ouvre pas. Ce n’est pas de la pudeur. C’est que je ne veux pas savoir. Ou plutôt : je ne veux pas savoir maintenant, debout dans cette chambre qui sent le bois ciré et l’absence, avec un planning à tenir et des sacs poubelle qui attendent dans le couloir. Il y a des choses qu’on n’apprend pas en vidant une maison.

Je remets les lettres dans le tiroir, la photo par-dessus. Je ferme. Mon frère m’envoie un message : «T’as trouvé les papiers de l’assurance ? L’agent a besoin du diagnostic amiante aussi. Tu regardes ?» Je ne réponds pas.


Le placard de l’entrée, c’est la dernière étape du jour. Celui où maman rangeait tout ce qui n’avait pas de place : parapluies, ampoules de rechange, une paire de bottes jamais portée, des sacs en tissu pliés. Et des boîtes, encore. Des boîtes à chaussures, cette fois. J’en ouvre trois. Factures anciennes. Notices d’appareils qu’elle ne possédait plus. Photos en vrac, surexposées, sans date.

La quatrième boîte est plus légère. Dedans, un cahier à spirales, couverture bleue, format A5. Usé aux coins. Je l’ouvre.

L’écriture de ma mère, mais celle que je connais. Serrée, droite, régulière. Et datée. Chaque page divisée en jours. J’y lis :

3 janvier 1994. Brouillard épais jusqu’à midi. Soleil pâle ensuite. Pas de vent.

17 mars 1994. Giboulées. Grêle à 11h, fondue en dix minutes. Arc-en-ciel côté sud, bref.

Je tourne les pages. Des mois. Des années. Chaque jour une entrée, deux lignes, parfois trois. Jamais plus. Rien d’autre. Pas de journal intime, pas de réflexion, pas de plainte, pas de confidence. Le temps qu’il fait. Juste le temps qu’il fait.

8 juillet 2003. Canicule, jour douze. L’air ne bouge plus. Les oiseaux se taisent après 10h. Le soir, 38° encore à 21h.

25 décembre 2009. Gelée blanche. Ciel bleu, celui qui coupe. Le givre tient sur les vitres jusqu’à midi.

14 février 2015. Pluie. Pluie. Pluie.

30 septembre 2019. Été indien. Lumière dorée, presque orange vers 17h. Le laurier embaume.

Je m’assieds par terre dans le couloir. Je lis. Je ne fais plus l’inventaire. Les sacs poubelle attendent. Le plan est foutu. Je lis ma mère noter le ciel au-dessus de sa maison chaque jour pendant trente ans.

Elle qui ne disait rien. Elle qui répondait «ça va» quand on lui demandait comment elle allait, et on n’insistait jamais, et elle n’insistait jamais non plus. Elle qui n’a jamais dit qu’elle était seule, ou triste, ou fatiguée, ou heureuse, ou quoi que ce soit qui aurait pu nous donner prise. Trente ans de ciel. Pas un mot sur elle. Chaque jour l’attention tournée vers le dehors, vers ce qui n’a besoin de personne pour exister. Le brouillard. La grêle. Le gel qui tient. La lumière qui tourne.

Je ne sais pas ce que c’est. De la discipline. De la folie douce. De la prière laïque. Une façon de rester au monde sans rien demander au monde. Je ne sais pas.

La dernière entrée date du 4 février, douze jours avant sa mort.

Couvert le matin. Éclaircie en début d’après-midi. Vent faible. Le merle est revenu dans le laurier.


Je referme le cahier. Je reste un moment sans bouger. La lumière a changé dans le couloir, le soleil a tourné, il entre maintenant par la fenêtre de la chambre et dessine un rectangle sur le parquet. On est en fin d’après-midi. Je n’ai presque rien trié. L’agent immobilier passe demain et la maison ne sera pas vide. Mon frère rappellera. Je ne sais pas ce que je lui dirai.

Je mets le cahier dans mon sac. Pas dans le sac poubelle. Pas dans la catégorie «à voir». Dans mon sac à moi, celui avec lequel je repartirai.

Je sors sur le perron. L’air de mars est frais, un peu humide. Le merle est dans le laurier, je l’entends sans le voir. Le ciel est couvert avec des trouées. Vent d’ouest, faible. Je ne sais pas comment elle aurait écrit ça. Je ne sais pas par quel mot on commence quand on décide de regarder le temps qu’il fait.

Je reste debout sur le perron. Je ne ferme pas la porte.