La mue
Le dos de l'homme avait la couleur de l'étain. Les plaques commençaient sous la nuque, descendaient le long de la colonne en s'élargissant, et formaient sur l'omoplate gauche un motif ramifié qui ressemblait à un delta vu d'avion. Saïd ajusta la focale de l'appareil. La lumière du cabinet tombait à quarante-cinq degrés sur la peau et les crêtes des plaques projetaient des ombres minuscules, un relief en miniature, une géographie. Il prit trois clichés. Puis il passa le doigt sur le motif. La texture était sèche, granuleuse, presque minérale. L'homme ne sentait rien. Les plaques n'avaient pas de terminaisons nerveuses propres. Elles poussaient par-dessus la peau vivante comme de la mousse sur un mur.
« Kératinisation contextuelle de grade 2 », nota Saïd dans le dossier. « Formation dendritique. Pigmentation gris-bleu. Élasticité réduite de 40%. » Il leva les yeux vers l'homme. « Vous étiez où, quand c'est apparu ? »
L'homme haussa les épaules. Le mouvement fit bouger les plaques, elles coulissèrent l'une sur l'autre avec un bruit sec, comme des tuiles.
« Au match. Le derby. »
Saïd hocha la tête. Les stades étaient des foyers de kératinisation massive. Quarante mille personnes, la montée d'adrénaline collective, les poussées de colère synchrone. Les peaux durcissaient en quelques minutes. La plupart du temps ça partait en deux ou trois jours. Parfois ça restait. C'était le métier de Saïd. Les cas résiduels, les peaux qui ne revenaient pas.
Il enregistra les clichés dans la base. Classification par type, intensité, localisation anatomique. Quatre mille photos en deux ans. Sa collection. Il n'aurait pas utilisé ce mot devant ses collègues. Mais c'en était une. Certaines mutations produisaient des motifs d'une précision sidérante. Des spirales de Fibonacci sur un sternum. Des lignes de Lichtenberg sur une cuisse, comme une foudre fossilisée sous la peau. Des marbrures d'un brun profond veiné d'or sur un ventre de femme enceinte, la plus belle pièce de sa base, prise lors d'un rassemblement de solidarité où la tendresse collective avait rendu les peaux translucides et chatoyantes.
C'était ça qui le fascinait. La mutation n'était pas que dure et laide. Elle pouvait être somptueuse.
La mutation était apparue trois ans plus tôt. Sporadique d'abord. Des cas isolés, des urgences dermatologiques que personne ne comprenait. Puis le phénomène s'était étendu. L'OMS avait dit bénin. Puis endémique. Puis fonctionnel. Le mot avait glissé si vite que personne n'avait vu le moment où il était devenu utile.
Les règles étaient simples. La peau réagissait aux émotions collectives environnantes. Pas les propres émotions. Celles des autres. Dans une foule en colère, la peau durcissait, s'épaississait, se couvrait de plaques sombres. Dans un lieu de tendresse partagée, elle s'assouplissait, pâlissait, devenait parfois si fine qu'on voyait les veines par transparence. Ce n'était pas contrôlable. C'était cutané, involontaire, visible. Les vêtements ne cachaient rien. Les manches longues, les cols montants, les gants, tout ça avait été porté les premiers mois. Puis les gens avaient cessé de se couvrir. On ne cache pas ce que tout le monde a.
Le gouvernement avait compris vite. Les cartographies de mutation remplaçaient les sondages. On n'avait plus besoin de demander aux gens ce qu'ils pensaient. Leurs corps répondaient. Les quartiers colériques étaient visibles depuis un drone. Les zones de calme aussi. Et surtout, les individus qui ne muaient pas avec les autres. Ceux dont la peau ne suivait pas, ou suivait en retard, ou pas complètement. Visibles comme une main ouverte dans un champ de poings. Le Département de Cohésion Physiologique les classait en cinq catégories selon le degré de décalage. La cinquième était l'extinction cutanée. La peau qui ne réagissait plus du tout.
Saïd n'avait jamais traité de catégorie 5.
Léna arriva un mardi de novembre. Le formulaire du Département l'accompagnait. Catégorie 5, extinction cutanée, suivi obligatoire, évaluation trimestrielle. Elle avait été signalée lors d'un contrôle de quartier. Tout l'immeuble avait mué. Elle, non. Elle avait quarante ans, un visage fatigué, des mains calmes.
Saïd lui demanda de relever ses manches. Il prit son avant-bras droit. Ses doigts, habitués aux crêtes et aux résistances de la mutation, trouvèrent une surface qu'ils ne reconnurent pas. Lisse. Tiède. Il la palpa, cherchant une zone de rigidité, un grain modifié, une résistance. Rien. La peau de Léna était une peau, sans rien d'autre dedans qu'elle.
Il resta un moment immobile, les doigts sur son poignet. Il cherchait le mot clinique. Il ne le trouva pas. Ce qu'il tenait sous ses doigts n'avait pas de classification. Ce n'était pas un symptôme. C'était une absence de symptôme. Et dans tout son vocabulaire de dermatologue il n'y avait pas de terme pour ça, parce que la langue de la dermatologie était devenue la langue du système et que le système ne nommait pas ce qui lui échappait.
Il prit des photos quand même. La peau de Léna, sous la lumière du cabinet, ne produisait rien. Pas de motif, pas de relief. Rien à accrocher. L'image la plus banale de ses quatre mille clichés. Il la rangea dans un dossier séparé. Il remarqua que ses mains s'étaient relâchées. Il ne savait pas qu'elles étaient crispées. Il l'apprit en cessant de l'être.
Elle revint quatre fois. Chaque consultation, Saïd cherchait. Il mesurait l'élasticité, le pH, la conductivité, la micro-circulation. Les chiffres étaient normaux. Pas anormalement normaux. Juste normaux. Comme avant.
La quatrième fois, il osa demander.
« Comment vous faites ? »
Elle le regarda. Pas avec surprise. Avec la fatigue de quelqu'un à qui on pose toujours la même question.
« Je ne fais rien. Je ne me laisse pas faire. C'est différent. »
Il ne comprit pas tout de suite. Elle ne précisa pas.
Ce soir-là, chez lui, il repensa à la phrase. Il regarda ses propres bras. Il avait pris le métro bondé le matin, à l'heure de pointe, parmi les gens pressés et tendus. Ses avant-bras portaient encore un léger épaississement, une rugosité qui partirait dans la nuit. La colère des autres, inscrite dans sa peau. Il la gratta machinalement. Elle partait toujours. Mais elle revenait toujours.
Un soir, en classant ses photos, il s'arrêta. Le cliché datait de six mois. Le dos d'une femme, pris lors d'un discours présidentiel retransmis en plein air. La peau avait marbré sous l'effet de la foule, des veines sombres sur un fond nacré, un réseau dense et irrégulier comme une rivière vue de très haut. Saïd avait noté dans son carnet, le jour de la prise de vue : « Magnifique. Formation fluviale, pigmentation contrastée. À encadrer. »
Il relut le mot. Magnifique. Il avait trouvé magnifique le corps d'une femme en train d'avouer malgré elle. Son dos, sous les projecteurs du rassemblement, exposé aux drones, aux capteurs, aux cartographes du Département, et lui, Saïd, avec son appareil, avait cadré la beauté de cette transparence forcée.
Il ferma le fichier. Il le rouvrit. Il le regarda encore. Le dos de la femme était toujours beau. Les marbrures avaient toujours cette précision folle, cette géométrie de hasard. Mais il ne pouvait plus les voir sans voir aussi les yeux de Léna quand elle avait dit : « Je ne me laisse pas faire. » Et il comprit que ce qu'il avait documenté pendant deux ans, nommé, classé, admiré, c'était des corps pillés.
Il essaya de contrôler sa propre mue. Le matin, dans le métro, il se concentra. Il pensa à sa respiration, à ses muscles, à la surface de sa peau. Il essaya de la garder lisse. Il n'y arriva pas. La rigidité montait des autres, passait dans l'air, et sa peau obéissait. Ses avant-bras se couvraient du même grain épais que ses voisins. C'était involontaire comme un frisson, comme la chair de poule, comme un bâillement qui se transmet. Il serra les poings. Les articulations craquèrent sous les plaques.
Il pensa à Léna et à l'effort que ça devait être. Chaque seconde. Chaque présence étrangère qui pousse la peau à répondre, et elle qui refusait, muscle par muscle, couche par couche, pore par pore. Il mesurait maintenant dans ses propres bras le prix de ce qu'elle faisait paraître si simple.
Le rassemblement du 15 mars était obligatoire. Commémoration nationale. La place du Centenaire était noire de monde, dix mille personnes peut-être, les drapeaux au-dessus des têtes, les haut-parleurs qui diffusaient le discours, les mots qui tombaient sur la foule comme une pluie régulière.
Saïd sentit la vague avant de la voir. Ça commença par les pieds. Une raideur dans les orteils, puis les chevilles, puis les mollets. Autour de lui les gens ne bougeaient pas. Ils écoutaient. Mais leurs corps changeaient. Il vit les bras de la femme à sa droite se couvrir de plaques brunes en quelques secondes, comme un time-lapse de lichen sur une pierre. Le cou de l'homme devant lui épaissit, les tendons disparurent sous une couche rigide. Les doigts d'un enfant, agrippés à la main de son père, se couvrirent d'un grain serré que l'enfant regardait avec des yeux ronds, sans comprendre, parce qu'il avait six ans et qu'il ne savait pas encore que cette peau n'était pas la sienne.
Un froissement continu montait de la place, dix mille peaux qui changeaient en même temps, et l'odeur sèche de la kératine chaude, l'odeur de la corne.
Saïd sentit ses propres avant-bras durcir. La rigidité montait de l'intérieur, poussait depuis le derme, soulevait l'épiderme en crêtes sèches. Ses doigts raidirent. Il les plia. Quelque chose craqua sous la peau, un bruit sec, le bruit des tuiles, le même bruit que l'homme au delta sur l'omoplate, et la douleur vint, une douleur sèche qu'il n'avait jamais ressentie parce qu'il n'avait jamais mué aussi fort, aussi vite, et il comprit que c'était ça, la colère de dix mille personnes qui entrait en lui par tous les pores.
Il baissa les yeux sur ses mains. Elles avaient un grain serré, presque minéral. Une teinte d'ardoise striée de lignes pâles. Sous la lumière des projecteurs, les crêtes des plaques projetaient des ombres fines, le même relief en miniature qu'il photographiait dans son cabinet, et c'était beau, ses mains étaient belles, et son estomac se retourna parce qu'il reconnut le regard. Son propre regard. Le regard qu'il avait posé sur mille peaux. Le regard du dermatologue. Le regard qui cadre, qui admire, qui nomme. Le regard du système.
Il ferma les yeux. Le discours continuait. La foule durcissait. Il durcissait avec elle.
Le soir, ses mains étaient encore raides. Il rentra chez lui. La peau mettrait des heures à revenir. Peut-être davantage. Il s'assit devant son écran et ouvrit ses archives. Quatre mille photos. Classées par type de mutation, par intensité, par localisation. Le travail de deux ans.
Il les fit défiler. Les spirales sur le sternum. Les marbrures d'or sur le ventre de la femme enceinte. Le delta d'étain sur l'omoplate. Les lignes de Lichtenberg sur la cuisse. Des dizaines de corps. Des centaines de fragments de corps. Tous documentés, éclairés, cadrés. Tous beaux.
Il les regarda longtemps. Et pour la première fois il vit autre chose. Pas les motifs. Les gens. Les corps qu'on avait ouverts malgré eux. L'intérieur exposé. Ce que le système lisait et que lui avait mis sous verre.
Il ne supprima rien. Il ne ferma pas l'écran. Il choisit une photo. Pas la plus spectaculaire. Un avant-bras à peine mué. Un voile nacré si léger qu'il pouvait être un reflet de lumière ou un début de quelque chose. Un fragment qu'il avait classé sans le regarder, parce qu'il n'entrait dans aucune catégorie intéressante.
Il l'imprima. Ses doigts raides eurent du mal avec le papier. Il accrocha la photo au mur de sa chambre. Pas dans le cabinet.
Le soir, il la regardait. La nacre changeait selon la lumière. Certains soirs il la voyait à peine. Pas comme un dermatologue regarde un spécimen. Pas comme le Département regarde une cartographie. Comme on regarde la mer sans chercher à la nommer, ou un ciel qui change de couleur sans que personne ne l'ait décidé. Ce que la peau avait traversé. Ce que le corps portait de tous les autres, malgré lui, avec lui. Et dans cette nacre à peine visible, ce voile de presque rien sur un bras de quelqu'un dont il ne connaissait pas le nom, il y avait quelque chose qui ressemblait à de l'aube.
Nouvelle publiée dans la revue littéraire Marginales (ederneditions.com/revue-marginales)