L'Entretien
– Asseyez-vous. Vous avez trouvé facilement ?
– Oui.
– Bien. Vous pouvez vous présenter ?
– J’ai trente-sept ans. Master en gestion. Huit ans chez Dorval & Associés, trois chez Sermet Group. Contrôleur de gestion. Disponible immédiatement.
– Pourquoi disponible immédiatement ?
– Parce que je suis parti.
– Vous avez été licencié ?
– Non. Je suis parti. Un matin. J’ai éteint l’ordinateur, j’ai posé mon badge à l’accueil et je suis sorti. Je portais encore mes chaussures de bureau. Je m’en suis rendu compte à la gare, deux heures plus tard. J’étais à la gare. Je ne sais pas pourquoi la gare. Je n’ai pris aucun train. Je suis resté debout dans le hall et j’ai regardé les panneaux d’affichage changer pendant quarante minutes. Puis je suis rentré chez moi.
– C’est noté. Pourquoi ce poste vous intéresse-t-il ?
– Votre annonce disait « poste à pourvoir ». J’ai trouvé ça honnête. La plupart des annonces disent « opportunité ». Ou « aventure humaine ». Vous avez dit la vérité : il y a un trou et vous cherchez quelqu’un pour le remplir.
– Quelles compétences pensez-vous apporter ?
– Je sais compter. Je sais compter vite et longtemps sans me tromper. Je sais aussi ne pas compter. Je sais m’asseoir devant un écran pendant sept heures sans avoir besoin que ça ait un sens. C’est rare.
– Et pas vous ?
– Je n’ai pas dit que je n’en avais pas besoin. J’ai dit que je savais m’en passer.
– Très bien. Où vous voyez-vous dans cinq ans ?
– Mon père est mort à quarante-trois ans. Dans cinq ans j’en aurai quarante-deux. Chaque matin depuis un an je vérifie que mon corps fonctionne. Je pose les pieds par terre. Je serre les poings. J’ouvre. Je referme. Je vérifie. Ça marche encore. C’est la première pensée de la journée. Ça marche encore. Après je me lève.
– C’est noté. Votre plus grande qualité ?
– Je ne dors pas beaucoup. Quatre heures. Parfois trois. Ce n’est pas de l’insomnie, c’est constitutionnel. Ça me donne vingt heures de conscience par jour. Vingt heures c’est long. Vous ne savez pas à quel point vingt heures c’est long. La nuit quand tout le monde dort, le bruit de mon propre sang dans mes oreilles, vous entendez ça vous, votre sang, non personne ne l’entend, moi je l’entends, je l’entends et il ne s’arrête pas.
– Votre principal défaut ?
– Le joint du lavabo de vos toilettes est décollé sur trois centimètres. La moquette sous votre bureau est plus foncée là où il y avait un autre meuble avant. Vous avez une tache d’encre sur l’index droit, pas le gauche, vous êtes droitier, vous mâchez des stylos, l’encre a percé hier ou avant-hier. Votre alliance est trop large pour votre doigt. Pas de beaucoup. De quelques millimètres. Mais elle bouge quand vous parlez. Vous la tournez. Vous ne le savez pas. Moi je le vois. Je vois tout ça en même temps tout le temps et ça ne s’arrête jamais et je ne peux pas éteindre, il n’y a pas de bouton, il n’y a jamais eu de bouton.
– Comment réagissez-vous face au stress ?
– La mâchoire qui se serre. Les trapèzes. La peau du cuir chevelu qui tire. Le stress professionnel je m’en fous, le stress professionnel c’est du théâtre. Le vrai stress c’est le dimanche soir quand il n’y a plus rien entre moi et moi. Quand il n’y a plus de dossiers. Plus de chiffres. Plus de cadre. Juste un corps dans un appartement et le bruit du frigo.
– Pourriez-vous développer ?
– Non.
– Comment gérez-vous le travail en équipe ?
– J’avais une collègue chez Sermet. Bureau en face du mien. Trois ans. On ne s’est rien dit. Rien de vrai. Elle rangeait ses stylos par taille chaque matin. Sept cent quarante-six fois. Je les ai comptées. Le dernier jour elle m’a serré la main et j’ai senti les os de ses doigts. Des petits os. Fragiles. Elle a dit bonne continuation. Je n’ai pas lâché sa main assez vite. Une seconde de trop. Elle n’a rien dit. Moi non plus. Sept cent quarante-six matins et une seconde de trop.
– Pouvez-vous me donner un exemple de problème que vous avez résolu ?
– Ma fille m’a demandé pourquoi les gens meurent. J’ai dit que le corps s’use. Elle a demandé pourquoi on ne le répare pas. J’ai dit qu’on essaie. Elle a demandé pourquoi ça ne marche pas. J’ai dit que c’est fait comme ça. Elle a demandé qui l’a fait comme ça. J’ai dit personne. Elle m’a regardé. Longtemps. Avec ses yeux qui sont les yeux de mon père. Et j’ai. Non. C’est. Ce n’est pas un exemple professionnel. Excusez-moi. Pardon. Oui. La question. Le problème. Chez Dorval j’ai restructuré le processus de reporting trimestriel avec une réduction de 30% des délais de clôture. Voilà.
– C’est noté. Avez-vous des questions sur le poste ?
– Oui. Combien de personnes se sont assises sur cette chaise avant moi aujourd’hui ?
– Vous êtes le cinquième.
– Cinq corps sur la même chaise. Cinq poids différents. Cinq odeurs. Vous ne les sentez plus. La pièce sent cinq personnes et le désodorisant par-dessus et le café froid là, sur votre bureau, le café que vous n’avez pas fini et qui a une peau maintenant, fine, grise, et vous allez le boire quand je serai parti ou vous allez le jeter, et les quatre avant moi, quand vous leur avez demandé leur principal défaut, est-ce qu’ils ont menti ?
– Tout le monde ment dans un entretien.
– Vous aussi ?
– On va en rester là.
– C’est une réponse.
– Avez-vous d’autres questions ?
– Oui. Le soir. Quand vous rentrez. Après cinq entretiens. Cinq personnes qui ont récité. Vous posez vos clés. Vous enlevez vos chaussures. Vos pieds sur le sol. Le carrelage ou le parquet, je ne sais pas. Et le silence. Il a une texture le silence. Le dimanche il est épais. Le lundi il est mince. Le soir après le travail il est comment ? Il est de quelle couleur ?
– Gris.
– C’est une bonne réponse.
– Je crois qu’on a fait le tour.
– Oui.
– Nous vous recontacterons dans les meilleurs délais.
– Merci.
– Le joint.
– Pardon ?
– Le joint du lavabo. Vous avez raison. Six mois.
– Bonne continuation.
– Bonne continuation.