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Le scooter est couché sur le flanc, roue avant encore en rotation, un cliquetis rapide de dérailleur qui ressemble à un compte à rebours, et le livreur ne bouge pas. Il est sur le dos, un bras plié sous lui, la jambe gauche tordue dans un angle que les jambes ne font pas. Le sac thermique a éclaté en touchant le sol. Des barquettes en alu partout. Du riz. Des nouilles. Une sauce brune qui s’étale vers le caniveau.
Mon pouce a glissé sur l’icône caméra avant que je comprenne ce que je fais.
Je vois l’écran s’allumer, le petit rectangle de visée, le livreur au centre du cadre, la composition presque belle si on oublie ce que c’est. Un dixième de seconde. Peut-être deux. Puis quelque chose accroche dans ma gorge, un réflexe de déglutition, et je range le téléphone. Je m’approche. Mes jambes sont bizarrement lentes, le bitume colle un peu sous mes semelles.
Il a les yeux ouverts. Il respire, un souffle court, un bruit de papier froissé. Un filet de sang coule de son menton, pas dramatique, presque propre. Sa veste jaune est remontée sur le ventre, on voit la peau, une peau très jeune, le grain serré, et le boîtier du GPS fixé à son bras comme une perfusion. Le sac thermique déchiré fume un peu dans l’air froid. Ça sent le sésame et l’huile chaude du moteur.
J’appelle le 15. Ma voix est nette, mesurée. Je donne la rue, le numéro de l’immeuble, « un accident de deux-roues, le conducteur est conscient, blessure à la tête et à la jambe, oui je reste en ligne ». Je connais ce ton. C’est le ton de quelqu’un qui gère. Je gère.
Je m’agenouille à côté de lui. Mes genoux dans le pad thaï. Je lui tiens la tête, les deux mains à plat de chaque côté du casque pour l’empêcher de bouger, c’est le geste qu’on apprend, et c’est en train de sortir tout seul, les phrases, le rythme rassurant, « ça va aller, les secours arrivent, ne bougez pas ». Et je me regarde le faire. Depuis un endroit situé au-dessus de nous, en retrait, un point flottant d’où je vois très bien : moi, à genoux, penché, le visage composé. On dirait une photo de reportage. On dirait quelqu’un de bien.
Autour de nous, le cercle se forme. C’est toujours le même cercle dans les mêmes villes, les mêmes distances de sécurité, les mêmes téléphones levés. Une femme avec un sac Monoprix filme en tenant son cabas dans l’autre main. Un ado en trottinette a ralenti, il cadre en format portrait. Un couple s’est arrêté, la fille a la main sur la bouche, le gars tapote un message.
Je les méprise.
Puis je me souviens de mon pouce sur l’icône. Du petit rectangle. Du dixième de seconde.
Le mépris change de cible. Ça va très vite. Ça ne fait même pas mal.
Les pompiers arrivent en six minutes. Ils sont efficaces, les gestes nets, pas de paroles inutiles. Le crissement des ciseaux qui remontent le long du pantalon, au niveau de la jambe. Le scratch du collier cervical, un bruit sec de sparadrap arraché. Je me relève. Mes genoux sont raides, le sang y revient d’un coup, des picotements chauds, et je recule de deux pas pour les laisser faire. Le livreur, qui n’a presque rien dit jusque-là, agrippe le bras du pompier.
« Mon téléphone. »
Sa voix est mince, aiguë, une voix de gosse.
Pas merci. Pas j’ai mal. Pas appelez quelqu’un.
« Mon téléphone. »
Le pompier cherche autour, le trouve sous le scooter, écran fêlé en étoile, le lui met entre les mains. Le livreur le serre contre sa poitrine, les doigts repliés sur le verre cassé, et je vois ses phalanges blanchir.
Quelque chose se tord dans ma poitrine. Un truc court. Pas de la compassion. Pas de la pitié. De la reconnaissance. On est pareils. La main crispée sur l’écran. Sauf que lui a une jambe cassée et que moi j’ai du pad thaï sur le pantalon.
Ils l’emportent. Les gens se dispersent. Le cercle se défait comme il s’est formé, sans bruit, les téléphones redescendent, les pas reprennent.
Je reste.
La flaque est encore là. Nouilles, sauce brune, huile moteur. Les couleurs se mélangent sur l’asphalte, et la lumière de fin de journée fait ce truc que fait la lumière de fin de journée, ce truc doré, et je le vois, je ne peux pas ne pas le voir, le contraste, la composition, l’orange des nouilles dans la nappe noire. Mes yeux cadrent. Ma tête légende. « Les restes. » « Après le départ. » « Nature morte avec pad thaï. » Ça ne s’arrête pas. Je regarde un mélange d’huile et de nourriture sur un trottoir et mon cerveau compose un post.
Quelque part une sirène, plus loin, une autre urgence, et le bruit du trafic qui reprend déjà, les voitures qui contournent le scooter couché comme on contourne un meuble.
Un passant enjambe la flaque sans baisser les yeux.
Je voudrais faire pareil. Enjamber. Ne pas cadrer. Voir sans formater. Mais il n’y a plus d’œil derrière l’œil. Il n’y a plus de regard nu. Chaque détail se range dans un cadre, dans une phrase, dans une légende possible. Ma perception est une appli. Et je ne trouve plus le bouton pour fermer.
Je rentre à pied. Les genoux me brûlent à travers le pantalon. L’odeur de sauce de soja est incrustée dans mes doigts. Ça au moins c’est réel. Les genoux, les doigts, le froid sur les mains. Ou c’est moi qui décide que c’est réel, qui sélectionne ces détails parce qu’ils feraient bien. Les genoux qui brûlent, c’est concret. L’odeur de soja, c’est sensoriel. Le froid sur les mains, c’est la touche finale. Je ne sais plus si je sens ou si je rédige.
Le soir, j’ouvre Instagram. Je scrolle. Je ne poste rien.
Mais la légende est déjà écrite dans ma tête. Elle est parfaite. Elle a le bon nombre de signes, la bonne dose de pudeur, le bon silence au bon endroit. Je pourrais la taper en trente secondes. Je ne la tape pas.
Je la garde. Comme on garde une preuve qu’on n’est pas sûr de vouloir montrer au tribunal.