Le poids de l'eau
Trente à quarante pour cent de la capacité de production mondiale suffirait à garantir à chacun des conditions de vie décentes. Logement, alimentation, santé, éducation. On pourrait travailler moins. Beaucoup moins. Le temps libéré irait à ce qui compte. Le lien. La création. Le repos.
Pourtant cette perspective reste marginale. Pourquoi refusons-nous ce qui nous libérerait ?
La défense de ce qui nous blesse
Le psychologue John Jost a passé des décennies à étudier un phénomène troublant. Nous défendons l'ordre social même quand il nous broie. Les personnes à faibles revenus soutiennent parfois davantage le système que les riches. Ce n'est pas de la bêtise. C'est un besoin de certitude et de sécurité. Croire que le monde est juste réduit l'angoisse. Mais au prix de perpétuer ce qui nous écrase.
Le mécanisme opère à notre insu. Face aux données climatiques, ceux qui croient le plus au système économique retiennent des chiffres plus bas que ceux qu'on leur a présentés. Leur mémoire minimise la menace.
Il y a aussi cette croyance en un monde juste que Melvin Lerner a mise au jour. Des sujets informés qu'un étudiant avait gagné à une loterie croyaient qu'il avait travaillé plus dur que le perdant. Face à un tirage aléatoire, nous attribuons le mérite là où il n'existe pas.
L'eau dans laquelle nage le poisson
Pierre Bourdieu utilisait cette image. Le poisson ne sent pas le poids de l'eau. Nous ne sentons pas le poids de ce qui nous semble évident. Il appelait ça la doxa. L'ensemble des présupposés si profondément intégrés qu'on ne les questionne jamais.
Faire carrière. Être propriétaire. Consommer. Ce ne sont pas des choix. C'est la façon dont les choses sont. L'alternative n'est pas rejetée. Elle est impensable. Invisible.
On ne peut pas décider de voir au-delà de sa doxa. Il faut des circonstances extraordinaires. Une maladie grave. Un licenciement. Un burnout. Sans ces ruptures, l'habitus se reproduit sans heurt.
Le tunnel
Sendhil Mullainathan et Eldar Shafir ont documenté le tunneling cognitif. Quand une ressource devient rare, temps ou argent, le cerveau se focalise sur l'urgence immédiate. La vision d'ensemble disparaît. La capacité de réfléchir à ses priorités, de questionner sa trajectoire. Tout ça s'évapore.
L'état de tunnel entraîne une perte d'environ treize points de QI fonctionnel. Ce n'est pas une métaphore. C'est mesuré.
Une personne avec une charge de travail intense n'a pas la bande passante cognitive pour les questions existentielles. Quel sens a ma vie ? Y a-t-il d'autres façons de vivre ? Ces questions requièrent du temps et de l'espace mental. Précisément ce que le système ne nous laisse pas.
La double impasse
Voilà le piège. Ceux qui auraient le plus intérêt à questionner le système sont ceux qui disposent de moins de ressources pour le faire. Moins de capital culturel. Moins de sécurité matérielle. Moins de temps libre. Moins d'accès aux communautés alternatives.
Et ceux qui peuvent se permettre la lucidité sont suffisamment intégrés au système pour en bénéficier. Les études sur la simplicité volontaire le confirment. Ceux qui décrochent sont majoritairement des individus bien éduqués et économiquement bien lotis. Ils peuvent décrocher parce qu'ils partent de haut.
Les conditions de la lucidité
Si la lucidité n'est pas une vertu individuelle, si elle n'est pas un effet de l'intelligence, si elle n'est pas le résultat d'une décision volontaire, qu'est-ce qu'elle est ?
Elle est le produit de conditions sociales et biographiques. Un habitus fissuré par des expériences de décalage. Des disruptions qui dénaturalisent l'évidence. Une exposition précoce à l'altérité. L'accès à des contre-discours crédibles. Des communautés alternatives. Du temps pour la réflexion.
Pourquoi ne voulons-nous pas de ce dont nous aurions besoin ? Parce que les conditions de la perception de ce besoin ne sont pas réunies pour la majorité.
Ce qui pourrait fonctionner
L'argumentation rationnelle seule ne suffit pas. On ne convainc pas quelqu'un de sortir de sa doxa par des arguments. La culpabilisation renforce les mécanismes de défense.
Ce qui pourrait fonctionner, c'est créer les conditions collectives de la lucidité. Développer des communautés alternatives visibles. Construire des filets de sécurité qui permettent le décrochage. Offrir des alternatives concrètes.
Et surtout, rendre l'alternative désirable. Pas seulement nécessaire. Attrayante humainement. Source de joie.
La responsabilité n'est pas de convaincre. Elle est de créer les conditions dans lesquelles le questionnement devient possible.
Personne n'est coupable. Tout le monde est responsable.
Références
- Joel Millward-Hopkins et al. (2020), Providing decent living with minimum energy, Global Environmental Change
- John T. Jost (2020), A Theory of System Justification, Harvard University Press
- Melvin J. Lerner (1980), The Belief in a Just World: A Fundamental Delusion, Plenum Press
- Pierre Bourdieu (1972), Esquisse d'une théorie de la pratique, Droz
- Sendhil Mullainathan & Eldar Shafir (2013), Scarcity: Why Having Too Little Means So Much, Times Books