La joie au bord du gouffre écologique

On sait ce qui vient. Le climat se dérègle, les espèces disparaissent, les écosystèmes s'effondrent. L'entropie gagne. On ne peut pas lutter contre ça, pas vraiment. La machine est lancée, trop de momentum, trop d'inertie dans le système. Les rapports du GIEC s'empilent, les COP se succèdent, rien ne change. La dominance des puissants, leur incapacité à se transcender, leur logique d'extraction et d'accumulation continuent. Business as usual jusqu'au bord du précipice.

Alors on fait quoi avec ça ? Le désespoir climatique qui paralyse ? L'espoir technologique qui nous berce d'illusions vertes ? Ni l'un ni l'autre ne mènent nulle part. Le désespoir, c'est la défaite avant même d'avoir tenté quoi que ce soit. L'espoir, c'est fuir en se racontant des histoires sur les énergies propres et la croissance décarbonée, pendant que la maison brûle.

Mais il y a autre chose. Plus difficile à tenir, plus honnête aussi. Une forme de joie qui n'esquiverait rien de la catastrophe en cours, qui naîtrait même de cette confrontation directe avec le réel. Pas la joie aveugle de ceux qui se détournent, mais celle qui monte quand on a tout regardé en face et qu'on décide malgré tout de vivre pleinement, de résister par le vivant lui-même.

Spinoza en parlait déjà. Cette augmentation de la capacité d'agir quand on sort de la passivité. Pas le plaisir vide de la consommation, pas les promesses creuses du développement durable, mais quelque chose de viscéral qui monte quand on agit pour de vrai, quand on crée, quand on tisse des liens avec d'autres vivants. Cette joie-là n'attend rien du futur pour exister. Elle surgit du geste lui-même, de l'engagement dans le présent.

Devant l'effondrement écologique, cette capacité à maintenir la joie devient un mode de résistance. Elle refuse que le désespoir colonise aussi le présent, qu'il nous vole le peu de temps qu'il reste. Elle maintient qu'il y a encore des espaces pour intensifier la vie maintenant, pour construire des relations vivantes, pour défendre ce qui tient encore debout, même si on sait que ça ne suffira pas à inverser la courbe.

Les militants qui durent dans le temps le disent : ceux qui tiennent ne carburent pas à la culpabilité ou à l'angoisse permanente. Ils ont trouvé dans leur engagement même une source profonde de joie. La joie de l'action collective qui fonctionne, la joie de la solidarité concrète entre personnes qui se battent pour les mêmes choses, la joie de réinventer ensemble des façons de vivre qui abîment moins. Le pleasure activism, c'est pas du luxe ni de l'hédonisme vert mal placé. C'est une stratégie de survie politique. Sans joie, le militantisme s'effondre de l'intérieur, les gens craquent, lâchent, rentrent chez eux.

Cette joie écologique prend des formes très concrètes. Il y a celle du jardin partagé qui reconstruit du commun en pleine ville, qui permet de produire quelques légumes et surtout de retrouver le contact avec la terre, les saisons, les cycles. Il y a la joie de réparer au lieu de jeter, de transmettre des savoir-faire oubliés, de ralentir volontairement dans un monde qui accélère vers le mur. Il y a la joie de bloquer un projet destructeur, même si c'est provisoire, même si on sait que ça ne fera que retarder l'échéance, mais parfois retarder compte aussi. Il y a la joie paradoxale de vivre pauvrement mais intensément, de découvrir qu'on peut être plus libre en possédant moins. Et il y a la joie de défendre une forêt, un fleuve, une zone humide, non pas parce qu'on va nécessairement gagner mais parce que c'est l'acte juste, le seul possible.

Cette joie n'oublie rien, n'efface rien. Elle intègre la conscience de la finitude, du déclin irréversible, des pertes définitives. Elle refuse simplement que cette conscience devienne paralysante. C'est la tension dont parlait Camus dans sa révolte absurde : tenir debout sans espoir ni désespoir, maintenir l'engagement sans se mentir sur l'issue probable.

L'amor mundi d'Arendt trouve ici toute sa puissance. Aimer le monde tel qu'il est : abîmé, défiguré, agonisant. Mais le monde quand même. Le seul qu'on ait. Cet amour-là n'a rien de romantique, il est foncièrement politique. Il nous contraint à rester engagés, à ne pas déserter intérieurement, à continuer d'agir même quand les victoires se font rares et que les défaites s'accumulent.

Cette joie écologique, c'est aussi une joie relationnelle. La joie de se reconnecter au non-humain après des décennies d'anesthésie urbaine, de réapprendre l'attention portée aux autres vivants, de sortir enfin de cet anthropocentrisme dévastateur qui nous sépare du reste du monde. La joie de découvrir qu'on n'est pas des êtres séparés planant au-dessus de la nature, mais des êtres tissés dedans, dépendants, vulnérables, mortels, et capables aussi de réciprocité, de soin, de réparation partielle quand il est encore temps.

Les peuples autochtones qui défendent leurs territoires contre les bulldozers et les compagnies minières le savent depuis toujours : la résistance écologique n'est pas un sacrifice pénible qu'on s'impose. C'est une affirmation de vie. Ça n'a rien à voir avec un militantisme triste qui renoncerait au plaisir au nom de la cause. C'est une lutte joyeuse justement parce qu'elle reconnecte à ce qui compte vraiment. À la terre, aux cycles du vivant, aux autres espèces, à la communauté humaine aussi quand elle se rassemble pour défendre ce qui permet de vivre.

Alors oui, tout continue de se désagréger. Oui, l'entropie gagne du terrain chaque jour. Oui, on ne peut sans doute plus inverser la machine à temps. Mais on peut au moins refuser de se laisser déshumaniser par le désastre. On peut choisir de vivre intensément le temps qui reste, de créer des poches de résistance joyeuse dans les interstices du système qui s'effondre, de cultiver collectivement notre capacité d'agir, de transformer ce qui nous reste en quelque chose qui vaille le coup d'être vécu.

La joie écologique n'est évidemment pas une solution à la crise climatique. Ce serait absurde de le prétendre. C'est une façon de traverser la catastrophe sans perdre son humanité en route. Une manière de tenir, de durer, de continuer à se battre sans s'épuiser dans la haine ou l'angoisse chronique. C'est peut-être la dernière liberté qui nous reste face à l'effondrement : choisir notre attitude. Et cette attitude peut être la joie, non pas malgré la catastrophe, mais à travers elle, en elle.

On ne peut rien contre l'incapacité de l'homme à se transcender collectivement, contre tous les dommages qu'il continue d'infliger au vivant. Mais on peut au moins refuser que ces dommages nous dépossèdent aussi de notre capacité à la joie, à l'amour, à la création. C'est peut-être là, dans cette résistance à la fois intime et collective, que se joue encore quelque chose d'essentiel. Pas le sauvetage du monde, on n'est plus dans cette temporalité là. Mais la préservation de notre dignité, de notre humanité, de notre puissance d'agir jusqu'au bout du chemin.

La boussole demeure la même qu'avant l'effondrement : le bien-être et la décence. Et parfois, dans les marges du système qui s'écroule, dans les interstices qui s'ouvrent, dans les zones à défendre, dans les jardins partagés, dans les assemblées militantes où on réinvente ensemble, cette boussole nous conduit vers une joie inattendue. Une joie qui tient debout sur les ruines, qui regarde l'entropie en face sans ciller et qui dit quand même oui à la vie.

C'est ça, la joie au bord du gouffre écologique. Pas une évasion. Un ancrage.

Références

  • Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942
  • Baruch Spinoza, Éthique, 1677
  • Gilles Deleuze, Spinoza : Philosophie pratique, Minuit, 1981
  • Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne, 1958
  • Viktor Frankl, Man's Search for Meaning, 1959
  • Audre Lorde, Sister Outsider, 1984
  • Adrienne Maree Brown, Pleasure Activism, AK Press, 2019